Mardi 3 juin 2008
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Je suis née avec l’amour de la lecture...
Je n’ai jamais cessé de relire les livres que je lisais enfant. J’en ai gardé un certain nombre que je redécouvre chaque année. On trouve parmi eux Les Quatre filles du docteur March, La Petite Maison dans la prairie et Alice au pays des merveilles. Je vais d’ailleurs
directement aux livres d’enfance dans une bibliothèque de famille. Il n’y a pas de plaisir régressif à me replonger dedans. Je les ai toujours lus donc je ne me remets pas dans la
situation où je les lisais enfant. C’est de l’ici et maintenant. J’ai appris dans ces livres un certain savoir technique. Mon rapport concret au monde me vient delà. Je connais certaines recettes
de cuisine. Je n’allais pas chercher dans les livres une référence au monde. Je voyais dans le monde une référence au livre, durant mon enfance, tout et tout le temps. Je dévore aussi bien les
romans classiques (la bibliothèque paternelle) que les romans populaires (la bibliothèque maternelle) ainsi que la science-fiction (ma bibliothèque d’adolescente). Je lisais sans discernement. Je
me mouvais dans un univers parallèle. Je ne mettais pas de hiérarchie entre les styles. La différence entre conteur et styliste est devenue essentielle seulement par la suite. Car, comme on peut
choisir de rompre avec un milieu, j’ai choisi de rompre avec la littérature populaire. Je n’y reviendrai pas :
Ce serait pour moi réactionnaire et nostalgique.
Mes séismes littéraires seront Hemingway, Faulkner, Melville, Proust, Sarraute. Des portes vers l’inconnu. J’ai vécu dans l’univers de
la fiction et du conte comme un poisson dans l’eau. Il n’existe pas de différence énorme entre les lectures d’enfance et les lectures d’adulte. Il est par exemple plus dépaysant de prendre
l’avion pour se rendre dans une contrée étrangère dont on ne parle pas la langue. Mais le bouleversement de la littérature vient déranger cette aisance-là. Ce savoir-nager-là. Dans certains
textes, a priori semblables à ceux de mon enfance, je ne sais plus nager je n’ai plus les codes. Alors, oui, la différence entre styliste et conteur
est pour moi essentielle. Car j’étais tellement plongée enfant dans l’univers de la fiction et du conte que la littérature s’est peu à peu définie en contradiction avec ça. J’ai soudainement
découvert que le roman était indissociable d’une représentation du monde. La liaison art-existence. Il faut voir tout ce que charrie un personnage. J’aurais aimé être écrivain, par-dessus tout,
pour créer un beau personnage. Qui ne soit ni moi, ni l’autre. Il n’y a rien de plus poétique que ça. Un personnage, c’est le monde
Je ne relis avec plaisir que mes livres d’enfant car c’est là que s’est joué mon rapport au monde. Car je n’aime pas, dans la
relecture, la superposition de deux espaces-temps. Dès que je lis une phrase, je me souviens de quand et où j’étais la première fois que je l’ai lue. C’est un bonheur que je ne recherche
pas. Le temps, et ses lueurs, et ses éclairs, et ses douleurs, se révèle mon obsession. J’aime le chemin des histoires dans nos mémoires. La transformation des livres dans une mémoire
qui ne vérifie pas. On ne se souvient plus mais on se souvient quand même. On est dans la fausseté mais pas dans le mensonge. Il existe une vérité dans cette route de l’oubli. Je ne relis donc
jamais pour relire juste quand je le dois.
Je voulais avant tout faire des études de musique, mais je ne voulais pas être bonne qu’à cela. J’ai toujours lu.C’était lire encore
plus et encore plus. Depuis quelques temps, je n’ai plus ce délire de prétention encyclopédique. Je n’ai plus l’obsession d’augmenter. C’est en laissant tomber ce rapport quantitatif à la culture
que l’on devient un peu meilleure. J’accepte enfin de ne pas savoir. Je suis maintenant capable de dire à n’importe qui : je ne sais pas. Quand les premiers temps lorsque des amis venaient à
la maison, c’était pour moi la pire des hontes de ne pas savoir. Tout était bon pour masquer une défaillance. Aujourd’hui, à vingt six ans, j’aime oublier. Je suis dans un état de tranquillité
par rapport au savoir. Je me suis débarrassée récemment des trois quarts de mes livres. C’était dur et doux de voir ma bibliothèque sur un simple mur. J’ai contemplé mes étagères pleines de
fantômes et je me suis dit qu’elles ressemblaient davantage à ma vie. Il y a des fantômes dans ma vie. Pourquoi n’y en aurait-il pas sur mes étagères ?
Beaucoup de mes amis sont des bourgeois. C’est un excellent observatoire des questions culturelles contemporaines. J’ai pu constater
que le prisme par lequel est envisagée la littérature est essentiellement la culture. j’ai découvert il y a très peu de temps la littérature comparée. C’est pour moi la possibilité, à travers des
textes choisis, d’un apprentissage de la liberté et de l’exemple. Je dois m’en expliquer parce que ce sont des grands mots. J’aime forcément des formes de liberté : des sorties hors. Et puis
il y a une force d’exemplarité inouïe dans la littérature. Elle dit des choses mais elle donne aussi des exemples. Si une question se pose, politique, morale ou sociale, on peut aller chercher
trois ou quatre textes pour tenter d’y répondre. Un mauvais exemple, en littérature, peut être un très bon exemple pour la vie. La célèbre phrase de Lautréamont, « la poésie doit être faite
par tous. Non par un », peut susciter des réactions passionnées. Si par paresse je pense parfois à arrêter de lire, par exigence je veux continuer.
Un ami m’a proposé des activités de critique littéraire. Il m’a fait écrire mon premier article. J’avais passé tellement de temps dans
les livres anciens que je voulais aller à la rencontre de mes contemporains. Je garde de cette expérience de critique littéraire un souvenir mitigé. Je voulais faire partie d’une communauté
littéraire, défendre une certaine conception de l’amitié, penser un monde commun avec des écrivains contemporains. C’est impossible à mettre en œuvre. On dit “amitié” et on entend “réseaux”. Il y
a ce fantasme de la critique littéraire comme lieu de pouvoir. Ça provoque croyances et violences. J’ai donc quitté la critique littéraire pour supprimer un certain nombre de malentendus. Il
existe un problème de reconnaissance de la littérature. En étendant à l’infini l’espace littéraire, c’est-à-dire en décrétant que tous les romans sont de la littérature, on dessert la littérature. Non, pire que ça, on tue la littérature. La critique devrait reconnaître et faire connaître la littérature plutôt que de
décréter que tout est littérature. Il y a moins d’ambiguïté avec la critique cinématographique. Elle admet qu’il y a des films récréatifs et des films créatifs. La critique littéraire aurait tout
à gagner à instaurer ce genre de distinction pour sortir de l’extrême confusion de notre temps. C’est son rôle de parler de tout, aussi bien des romans populaires que des œuvres difficiles, mais
aussi de faire des distinctions.
Je vous joins donc en quelque sorte une dégustation rapide des livres que je mettrais dans une male pour partir sur une île déserte.
Le problème ai-je envie de dire c’est que les livres n'existent pas dans un splendide isolement. Ils impliquent toute une bibliothèque, en dessous, à
côté, en dedans d'eux…
La littérature du XVII° et du XVIII° siècles parce que la division disciplinaire entre la littérature et la philosophie, entre la
"narrativité" et les idées n'y est pas encore accomplie. Parce que c'est stériliser la littérature que de la cantonner dans les limites d'une pure intrigue narrative. La grande force de la
littérature, c'est justement de ne pas avoir de terrain. Même vague. Elle est absolument universelle au sens où elle est la remise en jeu de toute la variété du monde.
Sinon rien de très original, j’imagine... J’aime Richard Brautigan (Tokyo-Montana Express, Retombées de Sombreros ou Willard et ses
trophées de bowling)Dostoïevski, Bukowski, Jean-Patrick Manchette, Cervantès, Céline (juste le Voyage au bout de la nuit, le reste me saoule), Bret Easton Ellis (American Psycho loin devant les
autres), Modiano, Chandler, Hubert Selby, Raymond Carver, Romain Gary (surtout en Emile Ajar) et Amos Tutuola ( je me demande pourquoi L’ivrogne dans la brousse n’est pas un best-seller mondial.)
Et tous les autres qui me viennent à l’esprit : Hemingway, Faulkner, Melville, Proust, Sarraute, Zola mais aussi Beauvoir, Sagan, Sollers…
Isa.